Colibris contre dinosaures

J’ai longuement hésité avant de publier cet article, qui s’inscrit dans le prolongement de l’extrait du mois de février https://micheldamar.wordpress.com/2022/02/10/lextrait-du-mois-fevrier-2022/

La situation dramatique en Ukraine envahit notre univers cérébral et émotionnel. Dans l’institution psychiatrique où je suis vice-président, la plupart des patients en consultation parlent de cette guerre. Elle provoque en eux (comme en nous tous), une anxiété qui s’ajoute à l’éco-anxiété et aux inquiétudes et souffrances provoquées par la pandémie, qui heureusement s’éloigne.

Je choisis cependant de le publier, car la problématique climatique s’inscrit dans le temps long de la vie des humains et qu’à ce titre, elle ne peut jamais être oubliée, quelles que soient les circonstances de l’heure.

Le mouvement Colibris, initié par Pierre Rabhi, tire son nom d’une légende amérindienne : un jour, il y a eu un immense incendie de forêt. Tous les animaux, terrifiés, atterrés, observaient le désastre avec impuissance. Seul, le petit colibri s’activait, allant chercher quelques gouttes avec son bec pour le jeter sur le feu. Après un moment, le tatou (mammifère d’Amérique tropicale et subtropicable), agacé par cette agitation dérisoire, lui dit : « Colibri, tu n’es pas fou ? Ce n’est pas avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ! ». Et le colibri répondit : « Je le sais mais je fais ma part » (extrait de https://www.colibris-lemouvement.org/mouvement/legende-colibri).

Un article paru en 2005 dans la revue Cairn (https://www.cairn.info/revue-internationale-et-strategique-2005-4-page-101.htm) explique que les multinationales constituent un enjeu pour l’environnement et le développement durable. Il conclut par le paragraphe suivant : « La première attente qu’on peut formuler vis-à-vis des entreprises multinationales qui se disent citoyennes ou socialement responsables est que, cessant de mobiliser leurs ressources pour un combat souterrain d’arrière-garde, elles favorisent la mise en place d’une gouvernance publique beaucoup plus ferme à l’échelle nationale, européenne et mondiale afin que l’humanité puisse enfin disposer d’un cadre cohérent et visible pour penser, décider et mettre en œuvre son développement durable ». C’est souligner assez le rôle, néfaste ou positif, qu’elles peuvent jouer dans les transformations économiques et sociétales.

Des analyses plus concrètes sur le rôle de celles-ci existent et je n’ai vu aucun démenti quant à leur contenu.

Il apparaît que 100 entreprises sont responsables de 70% des émissions mondiales de CO2 https://www.blast-info.fr/articles/2022/lenquete-glacante-sur-les-multinationales-qui-detruisent-la-planete-fcRdp_uCTvOzTbLtuw1TOg . Une autre étude met en évidence que 20 sociétés sont responsables d’un tiers des émissions totales de CO2 depuis 1965 (https://www.letemps.ch/economie/20-firmes-responsables-dun-tiers-emissions-carbone-mondiales-1965).

Autre aspect : les déchets plastiques qui polluent la planète sont produits par seulement quelques multinationales, a expliqué une coalition d’ONG (https://www.breakfreefromplastic.org/) dans un rapport. En tête des plus gros pollueurs, Coca-Cola, Nestlé, Pepsico, Unilever, Procter & Gamble, Philip Morris,Mars, Colgate-Palmolive, Perfetti Van Mille et Mondelez International. 

La logique financière de celles-ci l’emportent toujours en dépit de toutes ces conséquences négatives : ainsi, j’ai lu récemment que 5 multinationales ont réclamé plus de 18 milliards de dollars de compensation à des Etats, suite à leur politique de lutte contre le changement climatique (https://www.franceculture.fr/emissions/journal-de-18h/journal-de-18h00-aurelie-kieffer-du-jeudi-28-octobre-2021). Si cette information est exacte, elle illustre que la défense de biens publics (ou communs) comme la qualité de l’environnement vient buter contre la logique privée de l’entreprenariat et de la profitabilité.

Le nombre de colibris qui s’active croît partout dans le monde, que ce soit pour développer une agriculture biologique, pour mettre en place des circuits courts, pour produire de l’énergie alternative, pour une production des biens économes des ressources rares et le recyclage de ceux-ci …

Mais cela reste sans commune mesure avec l’impact gigantesque des multinationales tel que les études l’ont montré. Les dinosaures continuent à s’en donner à cœur joie, quitte à habiller leur stratégie avec le label de RSE – responsabilité sociale environnementale.

Non, nous n’avons pas à nous sentir coupables pour le peu que nous faisons : nous faisons honneur à la survie de la terre et à la nôtre en imaginant, en créant des modèles alternatifs à envergure limitée comparés au modèle économique mis en place par les dinosaures.

C’est leur modèle qu’il est nécessaire de transformer radicalement. Pour cela, il y a deux clés :

– la première est de faire des Etats, non pas des Etats régulateurs – car que signifie régulateur si ce n’est encadrer l’action économique privée, qui reste inchangée dans ses fondements ! – mais des Etats acteurs de changements profonds dégagés de l’emprise néo-libérale. Je l’expliquais déjà dans mon article de février sur le mode de l’emploi en transition : https://micheldamar.wordpress.com/2022/02/01/le-monde-de-lemploi-en-transition/

En réalité, le monde économique s’est mondialisé, mais la gouvernance mondiale n’a pas suivi au même rythme et avec la même efficacité, d’où un décalage dramatique.

– la seconde est la mobilisation citoyenne croissante pour faire pression sur ces Etats en vue de créer les conditions de cette action transformatrice. Le vote, les pétitions, les manifestations, sont les outils de cette mobilisation citoyenne. Les dinosaures, eux, sont assez indifférents au vol des colibris qui les entourent.

Les dinosaures ont la vie dure ! Il y a 66 millions d’années, c’est la collision d’une météorite avec la terre qui aurait provoqué des changements conduisant à leur extinction.

Il faut souhaiter que la disparition des dinosaures économiques soit le fait d’une réaction humaine majeure et non de cataclysmes provoqués par les changements du climat de la terre que leur action produit.

Je reprends à mon compte cette phrase du philosophe Maurice Bellet, écrite dans un autre contexte : « Tout changer ce n’est pas tout détruire : c’est sauver tout ».

Dans le prolongement de cet article, je conseille la lecture de l’article de Paul-Marie Boulanger de l’Institut pour le développement durable : « La question du quatrième colibri ». L’auteur identifie quatre types de colibri : le colibri transitionneur, à l’image de Pierre Rabhi, le colibri collapsologue, qui lui aussi fait sa part même s’il est convaincu que le système va s’effondrer, le colibri entrepreneur qui estime que l’auto-organisation du système économique de libre marché permettra une évolution positive et non-destructrice et enfin, le colibri manifestant qui estime que c’est le rôle de l’Etat de prendre toutes les initiatives nécessaires pour une mobilisation massive de toutes les forces économiques, citoyen qui s’inscrit dans des manifestations citoyennes de soutien (http://www.iddweb.eu/?s=la+question+du+colibri).

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Un commentaire pour Colibris contre dinosaures

  1. Marc Legrain dit :

    Article particulièrement intéressant. Merci Michel

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