La puissance de la solitude

La période de confinement a été vécue par de nombreuses personnes comme un moment d’isolement avec son cortège de tristesse, de dépression et de détérioration de la santé mentale et physique. Les tragiques inondations de l’été ont constitué un nouvel épisode cruel pour celles et ceux qui ont beaucoup ou tout perdu et qui, se sentant profondément seuls face à l’adversité,  ont pu compter et comptent encore aujourd’hui sur la solidarité et sur l’aide publique pour s’en sortir.

Au hasard d’une émission littéraire, j’ai découvert un écrivain dont le nom danse comme une valse viennoise, Rainer Maria Rilke. Sa correspondance avec de 1903 à 1908  avec un élève officier de l’armée austro-hongroise, aspirant écrivain, Franz Xaver Kappus, contiennent des réflexions profondes sur la solitude choisie.

Je trouve intéressant de vous laisser découvrir le regard qu’il porte sur elle. Peut-être sera-t-il pour vous une source d’inspiration.

« Aimez votre solitude et portez la douleur qu’elle vous cause avec une plainte mélodieuse. Ceux qui vous sont proches, dites-vous, sont loin : cela montre que tout commence à s’élargir autour de vous. Et si votre monde proche est loin, alors votre vaste monde est immense, il est déjà sous les étoiles. Réjouissez-vous de votre croissance, où personne ne peut vous suivre, et soyez bon envers ceux qui restent en arrière et montrez-vous sûr et calme devant eux et ne les tourmentez pas de vos doutes et ne les effrayez pas avec votre assurance ou votre joie, qu’ils ne pourraient pas comprendre. Cherchez entre eux et vous quelque sol commun, simple et fiable, qui n’aura pas besoin de changer chaque fois que vous changerez vous-même ; aimez chez eux la vie sous une forme étrangère et soyez indulgent envers ceux qui, l’âge avançant, redoutent cet isolement dans lequel vous mettez votre confiance… Votre solitude, au cœur même de circonstances très étrangères, vous sera un appui, un abri, et c’est à partir de vous-même que vous trouverez tous vos chemins »

« Vous ne serez pas privé d’un salut de moi en cette approche de Noël, vous qui, au milieu de la fête, devrez porter plus que jamais le poids de votre solitude. Mais si vous constatez alors qu’elle est grande, réjouissez-vous : car (posez-vous la question) que serait une solitude sans grandeur ? Il n’existe qu’une solitude, et celle-ci est grande et difficile à porter.  Qui ne connaît, comme vous, ces heures où il voudrait l’échanger contre quelque communauté, fût-elle triviale ou bon marché, contre un semblant de minuscule entente avec le premier venu, le plus indigne de tous ? Mais ces heures sont précisément celle où la solitude grandit ; car sa croissance est douloureuse comme la croissance des jeunes garçons et triste comme les printemps qui commencent. Cela ne doit pas vous égarer. Car rien d’autre n’importe que ceci : la solitude, la grande solitude intérieure. Entrer en soi, ne rencontrer personne pendant des heures – voilà à quoi il faut parvenir. Être seul, comme on était seul enfant, quand les adultes allaient et venaient, absorbés dans des choses qui paraissaient grandes et importantes, parce que les grands avaient l’air si affairé et qu’on ne comprenait rien à ce qu’ils faisaient. »

« S’il n’y a pas de terrain d’entente entre les hommes et vous, essayez d’être proche des choses, qui ne vous abandonneront pas ; il reste encore les nuits et les vents qui passent à travers les arbres et courent sur bien des pays ; parmi les choses et chez les animaux, tout est encore plein d’événements auxquels il vous est donné de prendre part. »

« Ne vous laissez pas troubler dans votre solitude par le fait que quelque chose en vous désire y échapper. Ce désir même, si vous en usez avec calme et supériorité, comme d’un instrument, vous aidera à étendre votre solitude dans un vaste pays. Les gens ont pour tout choisi (à l’aide de conventions) la solution facile, et le côté le plus facile de la facilité. Mais il est clair que nous devons nous en tenir au difficile : tout ce qui est vivant s’y tient, tout dans la nature croît et se défend selon sa manière et tire de lui-même son être propre, s’y efforce à tout prix et contre tout ce qui résiste. Nous savons peu de choses, mais la certitude que nous devons nous en tenir au difficile ne nous quittera pas ; il est bon d’être seul car la solitude est lourde et difficile. Qu’une chose soit lourde et difficile, c’est une raison de plus pour qu’on s’y tienne. »

« Pour en revenir à la solitude : il devient de plus en plus clair qu’elle n’est rien, au fond, que l’on puisse choisir ou laisser. Nous sommes seuls. On peut toujours s’en conter et faire comme si de rien n’était. Mais c’est tout. Il est tellement préférable de comprendre que nous sommes seuls, et même à partir de là. Il arrivera, bien sûr, qu’on soit pris de vertige ; car alors tous les points sur lesquels reposaient nos yeux nous sont enlevés, plus rien n’est proche et tout ce qui est loin s’éloigne à l’infini. Quelqu’un qui serait transporté d’un coup, sans transition, de sa chambre au sommet d’une haute montagne éprouverait la même chose : une insécurité sans pareille, l’effarement d’être livré à une force innommable, l’anéantirait presque. Il aurait l’impression de tomber, ou se croirait catapulté dans l’espace, ou dispersé en mille morceaux : quel monstrueux mensonge son cerveau devrait-il inventer pour rattraper ses sens et éclairer leur état. C’est ainsi que toutes les distances, toutes les mesures se modifient pour celui qui devient solitaire. Nombre de ces changements se produisent subitement ; et comme à l’homme sur la montagne, il nous vient alors des visions inhabituelles et des sensations étranges qui semblent croître au-delà de tout supportable. Mais il est nécessaire que nous vivions aussi cela. Nous devons accepter notre existence aussi largement qu’elle se donne ; tout, même l’inouï doit y être possible. C’est au fond le seul courage qui soit exigé de nous : accueillir ce qui nous advient de plus étrange, de plus bizarre et de plus impénétrable. »

« J’ai cependant pensé à vous, souvent, pendant ces jours de fête, et je vous ai imaginé tout silencieux dans votre fort solitaire au milieu de ces montagnes vides sur lesquelles les grands vents du sud se ruent, comme pour les engloutir par gros morceaux. Il doit être immense, le silence qui donne leur espace à de tels bruits et à de tels mouvements, et si l’on y ajoute encore la présence au loin de la mer, dont les sonorités forment peut-être la note la plus intime de cette harmonie d’avant l’histoire, on ne peut que souhaiter de laisser travailler en vous, avec confiance et patience, la solitude magnifique qui ne quittera plus votre vie ; cette solitude dont l’influence anonyme décidera en sous-main, doucement, continûment de tout ce que vous allez désormais vivre et faire, comme le sang des ancêtres circule sans cesse en nous et se mélange au nôtre pour former cet être unique et non reproductible que nous sommes à chaque tournant de notre vie. »

Solitude ne signifie pas désoeuvrement, l’œuvre littéraire de Rainer Maria Rilke l’a bien montré. Michel de Montaigne le soulignait déjà dans Les Essais, paru en 1580, dans le chapitre qu’il a consacré à la solitude :

« Il en est de même de nos esprits : si on ne les occupe pas avec quelque chose qui les bride et les contraigne, ils se jettent sans retenue par-ci, par-là, dans le terrain vague de l’imagination. » Et de citer Martial, un poète latin du début de notre ère : « L’esprit qui n’a point de but se disperse car, comme on dit, c’est n’être nulle part que d’être partout. »

Pour terminer, j’aimerais citer un auteur contemporain, Frédéric Lenoir, qui a aussi consacré un chapitre de son dernier livre à la solitude.

« Nous sommes tellement habitués à être en relation avec d’autres humains que la solitude nous angoisse comme quelque chose d’inconnu. Mais dès que nous l’apprivoisons, nous découvrons ces merveilleuses expériences intérieures qu’elle nous procure et nous n’en n’avons plus peur. Certes, une trop grande solitude n’est pas bonne non plus. L’être humain a besoin d’être en communion avec ses semblables pour s’épanouir. Même si nous sommes tous différents dans nos besoins, il est toujours en quête de liens. Mais il a tout autant besoin de se retrouver régulièrement seul avec lui-même. Comme pour tout, c’est une question d’équilibre. Le bonheur tient à cet équilibre entre relation et solitude, entre amour des autres et amour de soi. »

Sources :

Michel de Montaigne, Essais, 1580.

Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète, Seuil, 2020.

Frédéric Lenoir, Juste après la fin du monde, Nil, 2021.

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