La vie est un art dans un monde absurde

« La visée de l’art n’est pas la décharge momentanée d’une sécrétion d’adrénaline mais la construction patiente, sur la durée d’une vie entière, d’un état de quiétude et d’émerveillement » (Glenn Gould, pianiste, compositeur et écrivain canadien (1932-1982), cité par Emmanuel Carrère dans son dernier livre « Yoga »).

Voilà une phrase que vont renier beaucoup de « courtermistes », tant l’agir dans la durée leur est assez étrangère, tant ils sont habités par les résultats à court terme ; à l’image de ce trader dont le taux d’adrénaline a explosé après avoir réalisé un arbitrage très profitable.

L’art est une activité qui combine sens, émotions, raisonnement. La photographie, la poésie, la peinture sont des arts. Le management, à savoir la conduite des femmes et des hommes dans la poursuite d’une activité, est un art, tout comme la politique, en ce sens qu’un livre, un enseignement, pourront peut-être faire de celles et ceux qui les pratiquent des experts, mais jamais des artistes dans ce métier.

Ne dit-on pas aussi « danser sa vie » comme l’a écrit Roger Garaudy en 1973 : « La danse n’est pas un miroir de la vie, elle est une participation à la vie, une libération de la vie par le mouvement. L’art n’est pas fait pour être compris, c’est à dire réduit à des conceptions et à des mots, mais pour être vécu. »

La vie serait donc un art qui s’inscrit dans la durée. Je reste convaincu par cette phrase de l’archéologue Pierre-Henri Giscard, lorsqu’il eut la conviction de trouver en Mongolie l’endroit où Gengis Khan fut enterré, recherche à laquelle il consacra une partie de sa vie : « On ne voit le sens de certaines choses que quand on est arrivé au bout du chemin ». Il est bien sûr essentiel de trouver un sens à ses actions du quotidien, tout comme dans une organisation, il est nécessaire de développer des projets qui ont du sens pour le développement et la pérennité de celle-ci – et donc de rejeter les autres –. Mais ce n’est qu’après un certain temps, en posant le regard sur le passé, que le véritable sens de la trajectoire apparaîtra plus clairement.

Le hasard parfois s‘en mêle qui illustre que le sens ne se définit pas toujours a priori mais aussi a posteriori. Ainsi en est-il d’Emile Nelligan, un des plus grands poètes lyriques du Québec. Sa poésie est le reflet de troubles psychiatriques précoces. Interné en institution psychiatrique en 1925, il y décéda en 1941.

Ainsi, la première strophe de ce poème intitulé « Ruines » :

« Quelquefois je suis plein de grandes voix anciennes,

Et je revis un peu l’enfance en la villa ;

Je me retrouve encore avec ce qui fut là

Quand le soir nous jetait de l’or par les persiennes ».

Le monde est absurde, c’est-à-dire déraisonnable, s’écriait Albert Camus ! Et de nombreux exemples sont là pour nous le montrer : guerres, oppressions, multiples dénis de la réalité …

Mais comment vivre dans un monde absurde ?

Camus termine son livre « Le mythe de Sisyphe » sur une note d’espoir:

« Je laisse Sisyphe au bas de la montagne ! On retrouve toujours son fardeau. Mais Sisyphe enseigne la fidélité supérieure qui nie les lieux et soulève les rochers. Lui aussi juge que tout est bien. Cet univers désormais sans maître ne lui paraît ni stérile, ni futile. Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. »

Rappelons que pour avoir osé défier les dieux, Sisyphe fut condamné à faire rouler éternellement jusqu’en haut d’une colline un rocher qui en redescendait chaque fois avant de parvenir au sommet (Odyssée, chant XI).

Le sens donné à sa lutte serait donc pour Camus la clé de cet art de vivre, ce qui n’est pas sans rappeler l’aptitude à se tenir debout d’un Martin Gray après tous les drames familiaux qui l’ont frappé ou la résilience selon Boris Cyrulnik, concept forgé au fil de ses expériences de vie.

Prenons la pandémie. En soi l’événement n’a rien d’absurde, si on la considère comme une réalité soit née de l’évolution du rapport des humains à la nature – une chaîne de transmission due à la trop grande proximité de l’homme avec la nature sauvage –, soit d’une conséquence des manipulations en laboratoire – la thèse contestée d’un virus échappé de l’institut de virologie de Wuhan –. Dans aucune de ces deux situations, elle n’est due au hasard.

L’absurdité réside dans l’incapacité de l’humanité à écouter les bruits d’un monde qui disjoncte et les bruits de la nature qui réagissent.

La pandémie bouscule nos réalités économiques ; elle impose aux acteurs publics des mesures fortes pour éviter nombre de personnes de basculer dans la pauvreté ; elle force les acteurs privés à entrer dans des logiques organisationnelles nouvelles ; elle oblige à une réflexion sur la tension existante entre localisme et mondialisation ; elle fait émerger le « care » comme une valeur sociétale majeure.

Embourbé dans la crise actuelle, il est probable que beaucoup de personnes seront incapables de donner un sens à ce qu’elles vivent. Les problèmes constatés de santé mentale montrent à quel point faire émerger un sens est difficile.

Certains ont toutefois déjà choisi de réorienter leur activité, d’autres de reconsidérer leur rapport au travail.

Au niveau collectif, c’est la réflexion et la décision sur les traits actuels à renforcer ou les projets nouveaux pour changer de trajectoire qui définira le sens choisi.

La durée de la pandémie constituera peut-être le facteur le plus puissant pour que les changements dans les comportements individuels et collectifs soient durables, plus que les évolutions alarmantes sur les changements climatiques.

Si tant est que les humains comprennent qu’ils participent à l’évolution absurde du monde par leurs comportements.

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3 commentaires pour La vie est un art dans un monde absurde

  1. régine boone dit :

    merci pour cette elle réflexion, Cher Michel, car oui, je sens que c’est ça dont j’ai besoin pour le moment: trouver du sens dans un monde qui – à mes yeux- disjoncte

    meilleures pensées,

    Régine Boone +32 496 555 496 (d’un groupe de coaching pour chefs de corps de l’IFJ il y a 4 ou 5 ans )

    • Michel Damar dit :

      Merci pour ton message, Régine. J’espère que ce sera un des effets positifs de cette pandémie: accentuer la recherche de sens dans nos actes. Bonne continuation dans cette recherche.

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