Empêcher que le monde ne se défasse

Albert Camus avait le sens de la formule juste. Lors du discours de réception du prix Nobel de littérature le 10 décembre 1957, il déclarait : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. » Un discours de treize minutes empreint de réalisme, de profondeur et d’humanité et qui, s’il était prononcé aujourd’hui, serait toujours d’une brûlante actualité (Pour écouter la vidéo : https://comptoir.org/2017/12/10/albert-camus-notre-tache-consiste-a-empecher-que-le-monde-ne-se-defasse/)

Je ne parlerai pas ici du rôle de l’écrivain face à la situation du monde, tel que Camus l’a décrit : « Se tenir aveuglément auprès de tous ces hommes silencieux qui ne supportent dans le monde la vie qui leur est faite que par le souvenir et le retour de brefs et libres bonheurs. »

Un monde, comme il le dit, soumis au risque de la destruction nucléaire, où la tentation du nihilisme est grande, un monde où la technique est devenue folle, un monde menacé de désintégration, un monde dans lequel l’enjeu est de lutter à visage découvert contre l’instinct de mort, de réconcilier travail et culture, de refaire entre les hommes une arche d’alliance.

Comment puis-je caractériser aujourd’hui le monde qui se défait ?

En premier lieu, le monde se défait par un déracinement vis-à-vis de la nature.

Comme l’a bien montré l’article sur la sagesse indienne https://micheldamar.wordpress.com/2021/01/04/un-peu-de-sagesse-indienne-en-2021/

ou l’extrait du mois de janvier

https://micheldamar.wordpress.com/2021/01/17/lextrait-du-mois-janvier-2021/,

nous vivons une période troublée à cause du croisement des défis qui s’imposent à nous : le défi climatique, le défi des risques de la croissance, le défi de la protection de la nature et un de ses corollaires le défi sanitaire. Comme ces défis sont étroitement liés, il n’est pas possible de dégager des priorités entre eux, ce qui constitue un sérieux enjeu pour les politiques publiques et pour leur financement. Construire une relation rééquilibrée entre les humains et la Terre est l’objectif stratégique qui transcende ces défis.

Les changements dans cette perspective sont positifs même s’ils ne sont sans doute pas à la hauteur des attentes de beaucoup au regard des dégradations qui s’accélèrent.

En deuxième lieu, le monde se défait par un déracinement spirituel.

Je suis de ceux qui croient qu’il existe un lien entre l’affaiblissement du lien à la nature et la perte de spiritualité : la nature comme porte d’entrée d’une connexion avec ce qui nous dépasse, avec le mystère de la vie, avec l’infini de l’espace-temps. Renforcer le lien avec la nature, c’est créer la condition pour approfondir sa spiritualité, qu’elle soit religieuse ou profance. L’autre condition est un dépouillement de soi, c’est-à-dire un détachement plus grand vis-à-vis des objets, des choses matérielles superflues.

Simone Weil, philosophe humaniste (1909-1943) – à ne pas confondre avec Simone Veil –, dans son ouvrage majeur, publié post-mortem en 1949 par Albert Camus, « L’Enracinement, prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain », use de l’image de l’arbre à double racine : « seule la lumière qui tombe continuellement du ciel fournit à un arbre l’énergie qui enfouit profondément dans la terre ses puissantes racines. L’arbre est en réalité enraciné dans le ciel » (cité par François Cheng). Une autre illustration de l’humain doublement enraciné est donnée par un mouvement de Chi Gong, cette gymnastique traditionnelle chinoise : bras droit tendu à la verticale – paume de la main tournée vers le ciel, bras gauche tendu vers le bas – paume de la main tournée vers la terre ; l’inversion des bras se faits par des mouvements lents qui rendent conscients ce double enracinement.

Ici aussi, des évolutions positives sont perceptibles et concernent de nombreuses petites communautés permanentes ou de personnes qui se réunissent pendant plusieurs jours en se donnant comme objectif de s’épanouir pleinement.

Enfin, le monde se défait par une rupture du lien social. L’ultralibéralisme économique a entraîné un déracinement entre la personne et son travail. De nombreux indicateurs relatifs à la dégradation de la santé mentale en témoignent, que la situation actuelle accentue encore dramatiquement ; la croissance des suicides dans certaines professions en est la réalité la plus extrême et la plus violente. Le repli sur soi, l’individualisme, le refus de l’accueil de populations en souffrance ou la persécution de certaines communautés, sont des maux endémiques à plus d’une société.

Heureusement, des citoyens – individuellement ou collectivement –, des responsables d’entreprises et des politiques se mobilisent pour freiner cette rupture.

L’enjeu pour la collectivité humaine n’est-il pas de trouver le chemin qui permet de répondre à cette triple rupture. 

Certains auteurs estiment que la démarche de la pleine conscience, pratiquée à l’échelle planétaire, est de nature à provoquer un changement radical.

Déjà, en 1955, dans « Le phénomène humain », le paléontologue jésuite Teilhard de Chardin, qui décrit l’Evolution sur Terre comme une montée vers la Conscience (p.287), grâce au perfectionnement du cerveau chez les vivants.

Plus récemment, Eckhart Tolle (2000), dans « Le pouvoir du moment présent », estime que « la pollution de la planète n’est qu’un reflet extérieur d’une pollution psychique intérieure, celle de millions d’individus inconscients qui ne prennent pas la responsabilité de la vie intérieure » (p. 75).

Ou encore, le docteur en neurosciences, Sébastien Bohler (2019), dans « Le bug humain », qui explique pourquoi c’est « notre cerveau qui nous pousse à détruire la planète » et qui estime que c’est le développement de notre conscience qui va permettre de « rééduquer notre cerveau pour apprendre la modération » (p. 226).

Ou Jon Kabat-Zinn (2020), mondialement connu pour avoir introduit la pleine conscience dans le monde hospitalier et plus largement dans la société, qui écrit dans son dernier livre « L’éveil de la société ou la révolution de la méditation » : « Les transformations ne peuvent venir que de notre capacité à nous éveiller à cette impasse – la solution ne viendra ni des technologies, ni des gouvernements –, et à notre potentiel de prise de conscience : prise de conscience de notre situation et des ressources à la fois intérieures et extérieures dont dispose notre espèce pour minimiser les éléments malsains, souvent provoqués par l’avidité, au profit de comportements plus sains et plus compatissants. Et, à partir de cette prise de conscience, mobiliser ces ressources dans le but de guérir plutôt que de nuire » (p.39). Et il ajoute : « Une guérison plus globale de notre façon de voir et d’être est nécessaire (p.61).

Faire le lien entre la personne et la société pour « empêcher que le monde ne se défasse » passe par la multiplication de ces petites communautés qui (re)créent des liens forts et des actions porteuses de sens face à cette triple lecture en cultivant la pleine conscience.

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