Cette volonté sans fin de puissance et de croissance

La puissance est ce sentiment diffus qui nous porte à croire que rien ne nous est impossible, que nous pouvons résister à tous, nous Sapiens, qui avons dominé la nature par nos capacités réflexives et notre incroyable force technologique : les abeilles disparaissent, on trouvera bien le moyen de polliniser d’une autre façon ; le plastique dans la mer se multiplie en quantité exponentielle : on développera des barrières flottantes pour nettoyer les océans ou on développera des aimants pour capter le microplastique de l’eau.

Il est tellement ancré en nous qu’il en devient inconscient et même, qu’il affaiblit l’instinct naturel de survie. Il affaiblit aussi notre sentiment de crainte, c’est-à-dire notre capacité d’être alerté par ce qui se passe et d’en tirer les conséquences pour l’action.

Et donc, au fond de nous, nous doutons de la réflexion de Paul Valéry : « Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles. » (La Crise de l’esprit, 1919)

Jean de la fontaine l’a bien exprimé dans la fable « Jupiter et le métayer » : le métayer passe un contrat avec Jupiter et reçoit le pouvoir de fixer le temps idéal pour ses seules récoltes ; mais l’année suivante, rien ne va plus il est obligé de s’en remettre à la Providence qui « sait ce qu’il nous faut, mieux que nous ».

Le corollaire de ce sentiment de puissance, qui se manifeste aussi par des comportements anti-naturels et donc inadaptés, est le sentiment d’impunité. Bien sûr, des catastrophes écologiques majeures, comme les marées noires provoquées par le naufrage de pétroliers « supertankers » sont l’objet de citations et de condamnations en justice ; bien sûr, des incivilités, comme jeter des canettes dans la nature, font l’objet de paiements d’amendes lorsque les responsables sont identifiés, mais il faut bien constater que le droit de l’environnement n’est pas encore suffisant pour faire disparaître ce sentiment. Ceci conforte la thèse de Miche Serres dans « Le contrat naturel » et de Dominique Bourg dans « Nouvelle terre » comme quoi la nature doit devenir un objet de droit et doit donc pouvoir être défendue comme telle dans les prétoires. A l’image de ces deux organisations de défense de l’environnement ont annoncé en juin 2019 avoir assigné en justice le gouvernement sud-africain pour avoir « violé le droit » des citoyens à respirer un air sain dans le nord-est charbonnier du pays (https://www.rtbf.be/info/monde/detail_afrique-du-sud-une-plainte-contre-le-gouvernement-pour-des-niveaux-mortels-de-pollution?id=10242879)

Dans un essai déjà ancien (1947), « La part maudite », Georges Bataille expliquait qu’un organisme dispose de ressources d’énergie plus grandes qu’il est nécessaire aux opérations qui assurent la vie (activités fonctionnelles, et chez l’animal, exercices musculaires indispensables, quête de la nourriture), c’est ce qui ressort de fonctions comme la croissance et la reproduction. (…) Le principe même de la matière vivante veut que les opérations chimiques de la vie, qui ont demandé une dépense d’énergie, soient bénéficiaires, créatrices d’excédents. (…) Mais le volume global de la nature vivante n’en est pas changé : en définitive, c’est la grandeur de l’espace terrestre qui limite la croissance globale. Note : les déforestations massives illustrent parfaitement cette logique (…). Dès que nous voulons agir raisonnablement nous devons envisager l’utilité de nos actes : l’utilité implique un avantage, maintien ou accroissement. (…) Que faire du bouillonnement d’énergie qui subsiste ? (…) L’homme est de tous les êtres vivants le plus apte à consumer intensément, luxueusement, l’excédent d’énergie que la pression de la vie propose à des embrasements conformes à l’origine solaire de son mouvement. (…)  (Source : https://www.cairn.info/revue-ecorev-2013-1-page-7.htm )

Dans son analyse, il met en avant l’affectation des excédents de la croissance : dans le passé, l’entretien de la vie monastique, de tout temps, la consommation, le don, la guerre, l’accumulation de richesses et plus récemment dans notre ère industrielle, l’affectation des profits au réinvestissement lié à la recherche de techniques nouvelles.

Ne parle-t-on pas de puissance économique pour souligner que puissance et croissance sont étroitement liées et se renforcent l’une l’autre ?

Au plan philosophique, Nietzsche a parlé de volonté de puissance comme étant l’essence de l’être ou l’essence de la vie. Cette volonté est dépassement et non pas lutte pour la conservation. Mais dans cette volonté, il appelle aussi hubris – démesure – « toute notre attitude envers la nature, notre viol de la nature à l’aide des machines et de l’invention insouciante de techniciens et d’ingénieurs » (Généalogie de la morale, GF Flammarion, p.129). Dans un tout autre registre philosophe, Henri Bergson parle d’élan vital, comme étant la force qui fait surgir des forces vivantes de plus en plus complexe et permet le développement des êtres.

Puissance signifie aussi absence ou en tout cas forte limitation des contraintes, ou encore refus de voir celles-ci. L’activité économique se fait dans le système Terre et constitue donc un sous-système du système Terre ; et donc, que l’activité économique subit les contraintes du système Terre. La pandémie est là pour nous rappeler ; tout comme les dégradations de l’environnement vu la puissance toujours plus grande de l’activité économique qui provoque en retour un impact non réversible à brève échéance du système Terre.

La Terre n’apporterait-elle pas une limite à cette démesure ?

Le dialogue sur ce thème entre physicien et économiste est intéressant. Les limites thermodynamique imposent un maximum à une croissance énergétique continue, sous peine de connaître des températures terrestres invivables. Et ce, malgré les progrès techniques qui pourraient être réalisés pour limiter la production d’énergie.

(Source : https://www.investisseur-particulier.fr/les-limites-de-la-croissance-exponentielle-1ere-partie-les-lois-de-la-thermodynamique)

Un des concepts de base de cette réflexion « thermodynamique » est l’entropie, c’est-à-dire la dégradation irréversible d’un système. On n’a pas tenu suffisamment compte de cette dégradation irréversible dans l’approche économique. Ainsi, en thermodynamique, la fonte de glace est une élévation d’entropie: elle mesure le degré de désordre d’un système au niveau microscopique: plus l’entropie est élevée, moins ses éléments sont ordonnés, liés entre eux, et plus elle est source de chaos (Wikipédia).

L’énergie qui se transforme n’est plus disponible. L’économiste et mathématicien Nicholas Georgescu-Roegen l’explique avec l’image du sablier : quand le sablier est retourné, toute l’énergie qui coule vers le bas n’est plus disponible ; mais à la différence du sablier, il est impossible de retourner le sablier de l’univers et cette énergie est définitivement perdue (De la science économique à la bioéconomie).

On pourrait même affirmer non seulement qu’elle est définitivement perdue, mais qu’elle engendre du chaos, comme la pollution et son corollaire de maladies, les phénomènes climatiques extrêmes liés à l’augmentation des températures.

La question fondamentale qui se pose donc à nous aujourd’hui est de définir vers quoi orienter notre sens débordant de l’action ?

Le nihilisme ne peut constituer une réponse ; il consacrerait l’impuissance et ferait le jeu de ceux qui veulent que rien ne change.

Je vois une double réponse à cette question.

La première n’est pas un retour en arrière mais de mettre notre formidable potentiel de recherche sur les origines animale et environnementale des épidémies, au service du bien-être sanitaire de la population, de la neutralité carbone, des technologies qui limitent au maximum la production d’énergie, dans le développement des neurosciences. Une destruction créatrice comme l’écrivait l’économiste Joseph Schumpeter – qui vise à remplacer des activités par des nouvelles, grâce à l’innovation. Cette recherche doit aussi porter sur le recyclage des déchets à grande échelle, comme on commence à la faire ; sans recyclage, il y a entropie maximale et donc dégradation du système.

La seconde est la réorientation de l’activité humaine dans l’éducation, dans la qualité des relations, dans la culture et les arts, dans des activités et un rapport plus harmonieux avec la nature. Dans ce cas, une création nette dans les activités spécifiquement humaines.

Pour reprendre l’expression de l’intellectuel camerounais, Achille Mbembe, développer l’ économie de la vie.

Merci à mon ami Richard Mairesse, physicien, pour la relecture attentive de cet article.

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2 commentaires pour Cette volonté sans fin de puissance et de croissance

  1. JEAN FURNEMONT dit :

    Une remise en question profonde est nécessaire et l’humilité de reconnaitre que l’on a fait fausse route présideront à un changement des mentalités. J’ai de gros doutes quand à la capacité et l’envie de l’être humain à parcourir ce chemin. Il faudra bien des catastrophes pour enclancher une dynamique de changement.

    • Michel Damar dit :

      Il est cependant positif d’observer que des mouvements se développent partout dans le monde pour aller dans cette direction, de même que de plus en plus de citoyens changent leurs comportements. Ces mouvements seront-ils suffisants pour provoquer un rapport de force suffisant, c’est tout l’enjeu des prochaines années.

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