Reconstruire notre monde après le coronavirus

C’est Hegel qui écrivait : « Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette du Minerve prend son envol ». Minerve est la déesse de la sagesse dans la mythologie romaine dont le symbole est la chouette.

Que restera-t-il de notre monde après cette pandémie ? Nul ne sait combien de temps elle durera et sous quelle(s) forme(s), combien de mutations le coronavirus connaîtra et combien de temps les laboratoires mettront pour trouver un vaccin efficace.

Bien sûr, le niveau des connaissances humaines étaient nettement plus faible qu’aujourd’hui, mais, au Moyen-Âge, la peste noire a duré de 1347 à 1352. Le choléra a provoqué cinq pandémies qui se sont échelonnées de 1817 à 1923, bien qu’elles n’aient pas touché en même temps l’ensemble de la planète.

Plus récemment, la grippe de Hong-Kong, qui a provoqué un million de morts, a débuté à l’été 1968 jusqu’au printemps 1970.

Et c’est bien là le paradoxe de la situation : plus la pandémie durera, plus les dégâts seront importants, mais plus la probabilité sera forte que les comportements seront durablement et positivement modifiés.

Il est plus facile de détruire que de reconstruire, écrivait Albert Camus dans « Le Peste ». Même si cette reconstruction n’est pas la préoccupation majeure aujourd’hui, il est important d’y réfléchir dès à présent.

Cette reconstruction de notre monde est devenue indispensable à la lumière des urgences sanitaire, écologique, sociale, numérique et économique constatées. Il n’y a aujourd’hui plus aucun doute sur le fait que ces différentes urgences ont entre elles un lien étroit.

  1. Les urgences.

Urgences sanitaire et écologique.

La pandémie actuelle augmente la conviction que l’urgence sanitaire est liée à l’urgence climatique, le tout dans un contexte de mondialisation accélérée.

Jusqu’ici, l’évolution des maladies et des décès consécutives à la pollution faisait régulièrement l’objet d’avertissements de la part des autorités sanitaires. Ainsi, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) déclarait que « la pollution de l’air en milieu urbain accroît le risque de maladies respiratoires aiguës (pneumonie, par exemple) et chroniques (cancer du poumon, par exemple) ainsi que de maladies cardio-vasculaires », tout en ajoutant : « On estime qu’au niveau mondial, 1,3 million de personnes – plus de la moitié dans les pays en développement – meurent chaque année en raison de la pollution de l’air des villes. Il s’agit d’un problème majeur de salubrité de l’environnement qui touche aussi bien les pays développés que les pays en développement. Les habitants des villes où l’air est fortement pollué souffrent davantage de cardiopathies, de problèmes respiratoires et de cancer du poumon que ceux des villes où l’air est plus propre ».

De récentes recherches scientifiques mettent maintenant en avant que la pandémie serait accélérée par la présence en quantité de particules fines dans l’air, particulièrement dans les régions industrielles et peuplées dans les régions de Hubei et du nord de l’Italie.

https://www.rtbf.be/info/societe/detail_le-coronavirus-pourrait-rester-plusieurs-heures-dans-l-air-a-cause-de-la-pollution-atmospherique?id=10464049

La pandémie est aussi favorisée par la destruction de la biodiversité. La déforestation qui réduit les « terres sauvages » crée une plus grande proximité entre les humains et certains animaux, porteurs et transmetteurs du virus. Et que dire du commerce d’animaux sauvages qui vient d’être interdit en Chine. Le dernier rapport du WWF est très éclairant à ce sujet.

https://wwf.be/fr/blog/un-rapport-du-wwf-italie-illustre-le-lien-entre-pandemies-et-biodiversite/

Il serait donc irresponsable de ralentir la lutte climatique sous couvert de la relance de l’économie, comme certains l’ont déjà demandé, mais au contraire de dégager des orientations industrielles qui s’inscrivent dans la transition écologique.

Urgences sanitaire, sociale et numérique.

Le secteur de la santé mentale est déjà en première ligne devant le malaise de beaucoup face aux impératifs croissants de productivité que notre modèle économique actuel génère.

Les professionnels de ce secteur vont être fort sollicités lorsqu’il sera mis fin au confinement. Les personnes qui n’ont pu poursuivre leurs soins durant le confinement, celles qui auront mal vécu leur isolement durant cette période, celles qui ont été victimes de violences conjugales, celles qui auront à subir une plus grande précarité vu l’arrêt de l’activité économique, celles pour qui se nourrir devient plus difficile, les jeunes pour qui le décrochage scolaire va s’accentuer à cause de ces semaines sans école : nombre de ces personnes seront amenées à solliciter une aide psychologique.

L’urgence sanitaire et l’urgence sociale sont donc étroitement liées.

Il ne faut pas se voiler la face : la fracture sociale va devenir dramatique ; elle emporte avec elle le risque d’une « désagrégation » de la société.

Dès maintenant, et après la pandémie, il est donc indispensable que toutes les associations, tous les services – notamment le secteur hospitalier et celui de la santé mentale – soient consolidés pour éviter cette fracture. Dans le domaine de la santé, évitons que ne se développe le modèle anglo-saxon des soins à deux vitesses : l’accès à des soins de qualité doit être ouvert à tous.

Un autre aspect de l’urgence sociale est lié au développement du numérique. Durant la période de confinement, les réseaux sociaux ont permis de compenser l’éloignement forcé des personnes, des familles. La fracture numérique déjà constatée parmi la population a accru  l’isolement de certains.

Le développement de l’univers numérique dans de multiples directions est un facteur positif mais peut, si nous n’y prenons garde, accroître la fracture sociale pour celles et ceux qui sont incapables d’y avoir accès – pour des raisons économiques ou de formation –: consultation en ligne et avec webcam dans de nombreux secteurs – médical, notariat, avocat … –, explosion des commandes en ligne, extension du télétravail à domicile, visites virtuelles d’espaces culturels, banques électroniques allant de pair avec la suppression des agences et des impressions des extraits.

Il est urgent de développer une politique active pour que cette fracture numérique se réduise. L’accessibilité au numérique doit devenir un droit pour tous et disponible sur toutes les parties du territoire, pour devenir ainsi ce qu’on appelle un service universel.

Urgences liées à la mondialisation accélérée.

Le court terme tout d’abord.

L’urgence du court terme est, sous l’impulsion de l’Europe, des Etats, des banques centrales et des banques publiques d’investissement, de préparer la relance de la production et de consolider la situation des acteurs économiques qui sont entrés dans la précarité. C’est le second volet de l’urgence sociale dans son rapport avec l’économie.

Le long terme ensuite.

Beaucoup d’exemples illustrent que le développement des épidémies est favorisée par la multiplication des échanges.

Mobilité des marchandises.

Pour ne citer qu’un exemple, des études ont montré qu’au Moyen Âge, la Route de la Soie a importé de Chine la peste noire qui a provoqué en Europe la mort de plus de 4 millions de personnes. Ce seraient des grandes gerbilles, ces petits rongeurs venus d’Asie par cette route, qui en seraient responsables.

https://www.sciencesetavenir.fr/sante/peste-noire-et-si-c-etait-la-faute-de-la-grande-gerbille_28638

Les transports de biens ont continué leur développement avec les progrès des modes de transport et du caractère de plus en plus planétaire du commerce. Certaines projections annoncent un triplement de la quantité de fret transportées dans le monde d’ici 2050.

Mobilité des personnes.

Ici aussi, l’histoire nous apprend que des contacts entre les populations assurent la transmission des maladies ; ainsi, à partir de la fin du XVIe siècle, la population Inca a connu une chute dramatique, notamment liée par des épidémies de variole, de grippe et de rougeole importée par les troupes espagnoles.

Pour la période actuelle, le tourisme a accru fortement les mouvements de population: selon l’Organisation Mondiale du Tourisme, le nombre de touristes dans le monde est passé de 25 millions en 1950 à 1235 millions en 2016. En 2017, l’ASN (Aviation Safety Network) a enregistré 36,8 millions de vols, l’équivalent de 1,16 vol chaque seconde réalisés par quelque 27.000 avions de ligne. On a dépassé le nombre de 4 milliards de passagers transportés par l’aviation civile dans le monde : autrement dit, 127 passagers prennent l’avion chaque seconde dans un aéroport.

A la lumière notamment de la diffusion du virus après les retours du congé de carnaval, on comprend l’impact sur la diffusion de la pandémie de ces déplacements massifs.

L’infectiologue Philippe Sansonetti a bien montré que la carte des foyers d’infection et celle des vols aériens intercontinentaux se recouvrent à 100 %.

https://laviedesidees.fr/Covid-19-chronique-d-une-emergence-annoncee.html?fbclid=IwAR0i7xmsxqUQRYy0Ct0jVincWM2VdprB5LAqazoMRPEQvhV_eh_q5j3u7UA#.XnXg_kGgW2d.faceb

Le temps est venu d’intégrer dans sa vie cette phrase de Marcel Proust : « Le vrai voyage ce n’est pas de chercher des nouveaux paysages mais un nouveau regard ».

Urgence écologique et mobilité aussi : la crise aura appris combien le télétravail peut être plus développé qu’il ne l’était avant la pandémie, avec des effets sur la réduction des déplacements, et donc de la pollution. Il s’agira de tirer tous les enseignements pour une nouvelle organisation du travail, en phase avec le besoin de bien-être, d’autonomie et de responsabilité des travailleurs.

 

2. La reconstruction du monde.

La coopération mondiale des chercheurs et des virologues s’est nettement renforcée depuis le début de la pandémie. La coopération politique ne suit manifestement pas le même chemin. L’exemple de l’Europe fait peine à voir. L’éclatement des initiatives, combiné au difficile consensus européen sur les mesures enfin prises et encore à prendre, montrent à quel point nos démocraties sont fragiles. Ces difficultés font le lien de ceux qui estiment qu’une réponse autoritaire permettrait de mieux faire face. En Hongrie, Viktor Orbán a saisi cette opportunité pour s’attribuer des pouvoirs sans précédent depuis longtemps en Europe. Il est à craindre que d’autres ne caressent aussi cette ambition.

Un des meilleurs articles que j’ai lu à ce sujet depuis le début de la pandémie est celui d’Eva Illouz, sociologue israélienne. Elle fait le lien entre le capitalisme, le rôle de l’Etat, celui des élites, la santé et la protection de la biodiversité en rapport avec le développement de ce qui risque d’apparaître comme inévitable dans le futur, à savoir la multiplication de ce type de pandémie.

https://www.nouvelobs.com/idees/20200323.OBS26443/l-insoutenable-legerete-du-capitalisme-vis-a-vis-de-notre-sante-par-eva-illouz.html

Parlons un moment de l’Etat. Combien d’entrepreneurs privés n’ont-ils pas affirmé que l’Etat doit appliquer les méthode du privé pour améliorer ses pratiques managériales. Et voilà, l’Etat a appliqué le just-in-time ou le flux tendu pour sa gestion du matériel médical avec les conséquences que l’on connaît aujourd’hui pour la lutte contre la pandémie. Rien que ce constat montre que la gestion publique doit rester spécifique tout en s’améliorant continuellement.

Je cite aussi l’intéressante analyse publiée par l’IWEPS (Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique) sur les quatre scénarios possibles pour l’après-crise.

https://www.linkedin.com/feed/update/urn:li:activity:6654009973246308352/

C’est à partir des liens qui viennent d’être explicités, et qui émergent de plus en plus dans la conscience collective, que ce que j’appelle la  « reconstruction du monde » doit être d’abord réfléchie et puis mise en œuvre.

Le philosophe australien, Glenn Albreth, parle de la symbiocène, appelée à succéder à l’anthropocène : remplacer la marque profonde de l’homme sur une nature qu’il détruit et qui provoque des effets négatifs en retour, par une nouvelle symbiose avec la Terre, la géographie, le sol ; non dans une perspective de repli nationaliste identitaire mais d’ouverture ; une forme de biorégionalisme (son interview dans L’Obs, n°2889 du 19 mars dernier).

La combinaison du localisme et du numérique constitue un espace de développement prometteur : on voit fleurir de nombreuses initiatives de commande en ligne ou de livraison, soit à domicile, soit dans des lieux de distribution, de la part de producteurs locaux. Ce biorégionalisme est aussi de nature à assurer une plus grande indépendance agricole, si ce n’est à l’échelle de l’Etat, certainement à l’échelle européenne.

Le nouveau monde verra une expansion considérable du numérique, une mondialisation et une mobilité réduites des marchandises et des personnes au profit d’une proximité plus grande, une restructuration de la fiscalité afin de faire face à l’endettement des Etats – qui aura cru considérablement avec la pandémie – et réduire les inégalités, une gouvernance publique qui restaure à un niveau hélas abandonné des services publics essentiels et qui mobilise plus les citoyens. Tout cela produira-t-il une nouvelle croissance et à quel taux, une décroissance ou une économie stationnaire comme la définissait John Stuart Mill, l’avenir nous le dira : https://micheldamar.wordpress.com/2020/03/15/lextrait-du-mois-mars-2020/

Ce dont j’espère, c’est que la croissance à tout prix et le profit maximum deviendront demain pour un nombre croissant de personnes et de décideurs des objectifs à abandonner.

Il est nécessaire que cette reconstruction du monde soit menée à l’initiative du politique – à la fois au niveau des institutions internationales, européennes et nationales –, tout en impliquant les universités et leur potentiel de recherche économique et sociale, ainsi que les acteurs de la société civile.

C’est indispensable que la généralisation des forums de reconstruction ait une « portance » suffisante que pour faire plier les grands acteurs économiques du monde qui n’auraient pas encore compris la nécessité de faire prévaloir l’intérêt collectif de la race humaine sur leurs intérêts individuels.

Comme le précisait le philosophe Dominique Bourg dans un entretien récent à France Culture : « Les grands pétroliers, tous les grands acteurs économiques ne veulent pas changer ».

Il faudra donc des forces sociales importantes qui se mobilisent pour un changement de système. Ceci signifie que les luttes sociales sont appelées à prendre une autre dimension. Les responsables syndicaux ainsi que les organisations de défense des agriculteurs, des petites entreprises et des indépendants feraient bien de réfléchir comment réorienter leur stratégie.

Cette mondialisation positive serait la réponse au caractère planétaire de la pandémie.

Pour beaucoup, notre monde n’apparaît pas en ruine comme il l’était après la seconde guerre mondiale, et pourtant …

 

 

 

 

 

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3 commentaires pour Reconstruire notre monde après le coronavirus

  1. Benoit Vander Elst dit :

    merci Michel,

    tes articles restent toujours aussi intéressants et formidablement documentés…un réel plaisir.
    Merci beaucoup, pour tant de sagesse et d’espoirs…

    Benoît

    ________________________________

  2. Jamar Michel dit :

    Michel,
    Très intéressante publication qui nous donne des pistes naturelles et positives pour reconstruire notre monde.
    Je trouve qu’elle devrait paraître dans une revue comme « Courrier International » et faire l’objet d’une conférence ou à tout le moins d’un exposé.
    félicitations et merci,
    Michel Jamar

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