Le lâcher prise à l’époque du coronavirus

En cette période troublée, il est utile de se rappeler la première pensée du Manuel d’un des grands philosophes stoïciens, Epictète :

  1. Parmi les choses qui existent, certaines dépendent de nous, d’autres non. De nous, dépendent la pensée, l’impulsion, le désir, l’aversion, bref, tout ce en quoi c’est nous qui agissons; ne dépendent pas de nous le corps, l’argent, la réputation, les charges publiques, tout ce en quoi ce n’est pas nous qui agissons.
  2. Ce qui dépend de nous est libre naturellement, ne connaît ni obstacles ni entraves; ce qui n’en dépend pas est faible, esclave, exposé aux obstacles et nous est étranger.
  3. Donc, rappelle-toi que si tu tiens pour libre ce qui est naturellement esclave et pour un bien propre ce qui t’est étranger, tu vivras contrarié, chagriné, tourmenté; tu en voudras aux hommes comme aux dieux; mais si tu ne juges tien que ce qui l’est vraiment – et tout le reste étranger -, jamais personne ne saura te contraindre ni te barrer la route; tu ne t’en prendras à personne, n’accuseras personne, ne feras jamais rien contre ton gré, personne ne pourra te faire de mal et tu n’auras pas d’ennemi puisqu’on ne t’obligera jamais à rien qui soit mauvais pour toi.
  1. À toi donc de rechercher des biens si grands, en gardant à l’esprit que, une fois lancé, il ne faut pas se disperser en œuvrant chichement et dans toutes les directions, mais te donner tout entier aux objectifs choisis et remettre le reste à plus tard. Mais si, en même temps, tu vises le pouvoir et l’argent, tu risques d’échouer pour t’être attaché à d’autres buts, alors que seul le premier peut assurer liberté et bonheur.
  2. Donc, dès qu’une image ou une représentation viendra te troubler l’esprit, pense à te dire à son sujet: «Tu n’es que représentation, et non la réalité dont tu as l’apparence.» Puis, examine-la et soumets-la à l’épreuve des lois qui règlent ta vie: avant tout, vois si cette réalité dépend de nous ou n’en dépend pas; et si elle ne dépend pas de nous, sois prêt à dire: «Cela ne me regarde pas.»

Lâcher prise, voilà un terme qui présente de multiples facettes.

Lâcher prise pour les choses qui ne dépendent pas de nous, selon Epictète.

Lâcher prise par rapport au temps : être présent sans plus à ses émotions, ses pensées, ses sensations physiques ; entrer dans la conscience de l’instant présent, donc dans une présence de qualité à l’instant qui par définition est fugace.

Lâcher prise par rapport au mental qui nous emmène systématiquement dans l’anticipation et la résolution de problèmes, qui nous amène à ressasser continuellement les problèmes du moment. Le cerveau lutte aussi devant l’absence de compréhension de cette pandémie et nous conduit à des actions qui ne sont pas adaptées à la situation : les achats compulsifs, les déplacements coûte que coûte vers des gîtes et des résidences secondaires …

Lâcher prise par rapport à l’action : accepter ce moment d’arrêt ; laisser s’installer le calme nécessaire pour la prise de recul vis-vis d’un passé ou d’une réalité toujours actuelle, joyeux, douloureux ou problématique.

Il existe un rapport entre lâcher prise et confiance : la psychanalyste et écrivain Anne Dufourmantelle, aujourd’hui décédée, affirmait que le manque de confiance en soi n’existe pas.  Selon Charles Pépin  (« La confiance en soi, une philosophie »), cela signifie que l’anxiété trouve sa vérité dans un manque de confiance en l’autre. Confiance en soi et confiance relationnelle couvriraient alors une seule et même réalité. Aujourd’hui, c’est la confiance dans les autorités qui sont mobilisées dans la lutte contre la pandémie, la confiance dans le personnel des secteurs qui sont en première ligne, la confiance dans les autres également et dans leur capacité de ne pas poser d’actes qui nous exposeraient ou qui les exposeraient.

Il existe aussi un rapport entre lâcher prise et acceptation. Comme l’écrit Kelly G. Wilson, un des initiateurs de la thérapie d’acceptation et d’engagement, « Accepter signifie qu’en présence d’une expérience particulière, nous pouvons la reconnaître, lui être présents, et l’accompagner sans tenter de la modifier ». Comme Albert Camus l’écrit dans « La Peste » : « Chacun dut accepter de vivre au jour le jour, et seul face au ciel ».

Le manque de confiance peut ainsi provoquer une volonté plus grande de contrôle dans le but de peser sur le cours des événements, ce qui est l’inverse du lâcher prise. Le lien est donc fait, selon le même auteur, entre la confiance en soi et l’acceptation de l’incertitude.

Dans la période actuelle, l’incertitude fait encore plus partie de notre lot quotidien : combien de temps la pandémie, le confinement vont-ils durer ?                                          Nous sommes bien incapable de répondre à ces questions tout comme nous sommes incapables de maîtriser la survenance de nombreux événements auxquels nous sommes en temps « normal » confrontés : un dysfonctionnement dans l’organisationnel, les conséquences d’une tempête, la réaction intempestive d’un proche, une sollicitation inattendue … .

L’enjeu est donc de nous adapter à ce qui est imprévisible car dans cette perspective, le contrôle n’a pas de sens.

Aussi, le lâcher prise n’est-il pas se mettre en condition, en confiance pour aborder et (ré)agir avec la plus grande sérénité ces événements, ces imprévus. Et ce malgré le caractère exceptionnel de la période que nous vivons et contre lequel nous ne pouvons rien. Comment vivons-nous ce confinement, cet isolement : dans un « huit-clos » qui peut être violent ou dans une redéfinition des relations familiales ?

Lâcher prise ne signifie donc pas être passif ; de même, il est l’inverse de cette anxiété, de ce sentiment d’être incapable d’affronter l’incertitude de l’heure. Gagner en confiance, c’est apprendre à être présent à ce qui se présente, comme le dit Dominique Collin, dominicain et philosophe (Revue En question, décembre 2019, p. 55).

Comme l’écrit également Kelly G. Wilson, déjà cité, « Accepter n’est pas se résigner. La résignation implique certains aspects qui sont similaires à l’acceptation. Par exemple, si vous êtes résigné à quelque chose, vous ne pouvez plus combattre. Toutefois, la résignation implique souvent une sorte de renoncement à la vie et aux possibilités de changement. Accepter est plus orienté vers l’ouverture que vers le renoncement ».

En écrivant ces lignes, je me suis demandé ce que peut signifier le lâcher prise pour toutes celles et ceux qui sont en première ligne dans l’exposition à la pandémie ou celles et ceux qui sont inquiets pour leurs proches qui sont en première ligne. Je me suis rappelé ce roman de Jean Giono, publié en 1951, « Le hussard sur le toit », lu il y a déjà quelques années. Il raconte l’aventure d’Angelo Pardi, un colonel de hussards traversant la Provence en pleine épidémie de choléra vers 1832. Il aide les victimes tout en se sachant impuissant. Lui-même n’est jamais atteint, même lorsque sa compagne de voyage subit les assauts de la maladie, mais en réchappe. Dans une lettre, sa mère a pour lui cette phrase : « Ne sois jamais une mauvaise odeur pour tout un royaume, mon enfant. Promène-toi comme un jasmin au milieu de tous ». La mauvaise odeur est celle de l’épidémie. J’interprète cette phrase comme signifiant :  ne te laisse pas envahir par les événements, si difficiles à vivre soient-ils, mais élève-toi au-dessus d’eux. Cette phrase ne m’a jamais quitté.

La psychologie met en évidence que nous ne sommes pas tous égaux devant le lâcher prise. Certaines personnalités sont plus marquées que d’autres par la problématique du lâcher prise ou de la confiance, ont plus de difficultés avec l’incertitude ou le flou du réel. Ainsi, dans le modèle de l’ennéagramme – définissant neuf bases de personnalité –, le mode d’attention de la base 1 est centré sur l’erreur avec la perfection comme rapport au monde ; le mode d’attention de la base 6 est centré sur les dangers avec le doute comme rapport au monde. D’autres bases de personnalité ont d’autres modes d’attention et de rapports au monde, moins centrés sur l’erreur ou le doute, ce qui ne signifie évidemment pas qu’ils n’y sont jamais insensibles.

Concluons sur une vision optimiste : l’importance de ne pas se résigner vis-à-vis de ce qui augmente notre puissance d’être et notre puissance d’agir. Spinoza affirme que c’est cela qui nous procure la joie profonde : celle d’avoir le sentiment que nous nous réalisons pleinement, que nous continuons à agir selon nos valeurs et en totale correspondance avec ce qui fait notre singularité d’être humain. Et c’est bien l’enjeu du confinement lié à la pandémie : comment en faire un moment où, abandonnant notre façon d’être et nos actions habituelles, se tourner vers ce qui nous élève dans le rapport à nous-mêmes et avec nos proches – qui sont présents à côté de nous ou avec lesquels nous avons plus de temps pour dialoguer  grâce aux différents modes de communication à notre disposition –, se tourner vers des actions nouvelles qui nous procurent la joie d’être.

Et c’est bien là dans ce « huis-clos » imposé que notre créativité d’être humain peut trouver à s’exprimer.

Merci à David Vandenbosch, psychothérapeute spécialisé dans l’accompagnement des personnes souffrant de stress, pour ses conseils lors de la rédaction de cet article.

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4 commentaires pour Le lâcher prise à l’époque du coronavirus

  1. Merci Michel. Très bon article que tu déforces un peu selon moi par ta conclusion où tu invites malgré tout à ne pas lâcher-prise sur ce qui augmente notre puissance d’agir. Ma compréhension du lâcher-prise est qu’il ne peut être sélectif. Pour moi le lâcher-prise consiste surtout à agir en fonction de ce que la situation requiert, sans être obnubilé par les résultats de son action. Dans cet esprit, dire qu’il s’agit de lâcher-prise pour certaines choses et pas pour d’autres ne fait pas grand sens. Mais peut-être me trompe-je ? Peu importe 🙂

    • Michel Damar dit :

      Merci pour ta lecture toujours attentive et pour ton commentaire, Laurent. Ne pas se résigner serait plus adéquat et dans la continuité de l’article.

  2. D’accord avec toi. Tu peux toujours le changer, c’est là la beauté des webposts 🙂

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