Coronavirus – les premiers enseignements

La pandémie mondiale actuelle, la première de cette importance depuis la grippe espagnole de 1918, et donc la première que nos générations subissent,  m’inspire les premières réflexions suivantes.

En quelques mois, le coronavirus a fait plus contre le réchauffement climatique que des années de négociations, d’accords insuffisamment mis en œuvre ou reniés. Le risque majeur que fait courir le Covid-19 à la population a fait basculer la priorité vers la santé alors que c’est la croissance économique qui rythmait la vie sociétale depuis des décennies. La prise de conscience collective sur la nécessité de s’adapter radicalement à cet invisible vivant non-humain s’est faite très rapidement en comparaison de la lutte contre la concentration de CO2 dans l’atmosphère, tout aussi invisible.

La crise actuelle confirme ce que l’on savait déjà par la théorie des systèmes : un déclencheur « externe » est bien plus puissant pour provoquer des changements qu’un processus de changement à l’intérieur même du système. Le virus a joué ce rôle de déclencheur, alimenté par une dynamique d’informations grâce aux apports de toutes les technologies de transmission des informations, qui n’existaient pas lors des pandémies précédentes. Toute la question est de savoir si, une fois la crise terminée, par l’effet bien connu d’homéostasie, le système économique et social reviendra à son état initial ou s’il connaîtra des mutations salutaires pour le bien-être collectif.

Nous réapprenons l’humilité face aux aléas du monde vivant et non vivant qui nous entoure. C’est ce qu’on a appelé en Occident la nature. Le concept qui nous a influencé depuis Descartes – l’homme comme maître et possesseur de la nature – (1637) appelle à être déconstruit : nous ne sommes pas au-dessus de la nature mais un élément parmi tous les éléments qui sont sur terre. L’homme est tellement en train de bouleverser les équilibres que le risque est majeur qu’il en devienne la première victime.

Les années de l’ultra-libéralisme de Reagan et de Thatcher ont affaibli le rôle de l’Etat. A ce jour, la timidité de la réaction européenne paraît être le prolongement de l’idée de l’Etat minimum qui fait partie du corpus de pensées de ce courant. Heureusement, de nombreux Etats ont pris la mesure de la pandémie. La crise va remettre à coup sûr en lumière le rôle essentiel de l’Etat et des organisations publiques qu’on avait un peu (!) tendance à oublier. Le soutien à toutes les victimes de la crise est là pour montrer que l’Etat joue un rôle indispensable et unique.

La qualité de la gouvernance publique et le renforcement des structures publiques devront à coup sûr faire partie de cette réflexion stratégique : les processus de décision sont-ils adéquats, les structures de santé, d’aide sociale et de sécurité sont-elles suffisantes et suffisamment armées aux plans humain et budgétaire ? Les réserves stratégiques (respirateurs, masques, gels …) permettent-elles de faire face ? En période de crise, la règle européenne de 3% maximum de déficit public est-elle tenable et utile ?

Il ne s’agira pas, ici aussi, de repartir comme si rien ne s’était passé.

La densité de population est manifestement un des facteurs de transmission du virus. Alors que toutes les projections indiquent que la croissance de la population urbaine se poursuivra dans les prochaines décennies dans toutes les parties du monde, on peut légitimement s’interroger sur les politiques de concentration urbaine au détriment d’une plus grande dispersion de l’habitat au profit de la ruralité.

Le rapport entre les politiques et les scientifiques se fait plus étroit durant cette crise. Les experts sont écoutés parce que leur savoir est susceptible d’orienter la décision politique dans la bonne direction. C’est un rapport que l’on ne connaît pas lorsqu’il s’agit de mettre en place la technologie de la 5G – dans ce cas, c’est l’approche économique qui domine –. Ce rapport positif entre ces deux sphères connaît des prolongements : ainsi, en France, le président Macron a décidé d’augmenter le budget de la recherche scientifique de 5 milliards d’€ sur dix années. Ici aussi, il s’agit de l’initiative d’un Etat ; que fait l’Union européenne qui a la capacité de mobiliser des fonds bien plus importants ?

La pandémie réveille la peur de toute épidémie, peur qui « sommeille » toujours en nous. Depuis le XII siècle : lèpre, peste, dysenterie, choléra, grippe espagnole, paraissent inscrits dans notre inconscient collectif. Ceci explique sûrement le fait que le confinement reste largement suivi.

La peur du manque aussi, liée au rationnement durant les périodes de guerre. Ceci explique sûrement l’anxiété que certains cherchent à combler par des achats compulsifs alors que tous les messages vont dans le même sens : le risque de pénurie est inexistant pour les produits alimentaires. Mentionnons, hélas, les attitudes de certains de profiter de la situation pour en tirer profit.

La peur d’une rupture sociale aussi ; ainsi les achats d’armes aux Etats-Unis, peut-être accentué par la faiblesse du leadership au sommet de l’Etat : dans un dernier sondage, 60% des américains ne feraient pas confiance à leur président pour gérer la crise.

Le confinement nous offre la possibilité de pratiquer la patience, alors qu’en « temps normal », nous vivons en mode accéléré ; une opportunité de se consacrer à des activités négligées ou carrément : la musique, la lecture, l’écriture …

Il rend aussi possible de pratiquer un retour sur soi-même, non dans un but égocentrique mais avec la volonté de tirer, au plan individuel, les comportements nouveaux à valoriser pour l’après-crise. Mais cet apprentissage de la solitude peut être anxiogène pour certains, particulièrement pour les personnes plus âgées : l’être humain est fondamentalement un être relié aux autres. Pourtant, cette solitude peut être riche en créativité.

Solitaire ET solidaire. Les actes de solidarité se sont multipliés, les gestes de reconnaissance aussi, particulièrement à l’égard de toutes les professions médicales et de toutes celles et ceux qui sont en première ligne. Ils en ont besoin, eux qui vivent l’anxiété dans leurs contacts quotidiens avec les malades et tous ceux qui craignent de l’être.

Ces premiers enseignements devront être affinés. Il est crucial que tous les acteurs politiques, économiques, sociaux, à titre collectif et individuel, fassent de cette crise une opportunité pour revisiter le vivre ensemble.

 

 

 

 

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2 commentaires pour Coronavirus – les premiers enseignements

  1. Jena Marie FURNEMONT dit :

    Je voudrais attirer l’attention sur deux points;
    Dans le monde diplomatique de ce mois, un article intitulé « Contre la crise, l’écologie » par Sonia Shah nous dit que la destruction des habitats naturels des espèces sauvages a offert à quantité de microbes des moyens d’arriver jusqu’à nous et de s’adapter. Il conviendrait donc que l’humain reprenne sa vrais place dans l’univers et ne se croit pas au dessus des lois naturelles.
    J’ai été interpelé par les achats compulsifs pratiqués dans le monde. Nous avons vus qu’en Belgique, il y avait une ruée sur le papiers toilettes, au Etats Unis sur les armes et au Canada les magasins ou le cannabis est en vente libre ont été pris d’assaut. Ce ne sont que quelques exemples, mais la question que je me pose est « Quelles sont les vrais valeurs pour l’être humain et d’où vient une telle disparité dans les choix au moment ou la société est en danger »

    • Michel Damar dit :

      Complémentairement à ta réflexion, l’article d’Eva Illouz, sociologue israélienne, qui vient de paraître dans L’Obs, mérite d’être lu. https://www.nouvelobs.com/idees/20200323.OBS26443/l-insoutenable-legerete-du-capitalisme-vis-a-vis-de-notre-sante-par-eva-illouz.html
      Elle explique notamment que ce type de pandémie est appelé à se répéter, comme étant la conséquence d’un contact de plus en plus fréquent entre des agents pathogènes d’origine animale et les hommes – un contact lui-même causé par la présence toujours plus importante des humains dans des écozones qui, jusqu’ici, étaient hors de notre portée. Ces incursions dans les écozones s’expliquent par la surpopulation et par l’exploitation intensive de la terre (en Afrique, par exemple, l’extraction pétrolière ou minière s’est considérablement développée dans des régions qui étaient d’ordinaire peu habitées par les hommes).

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