Pourquoi trop souvent valoriser la responsabilité individuelle ?

Dans le cadre du rassemblement RivEspérance2016 (http://www.rivesperance.be/site/), qui s’est tenu à Namur les 4,5 et 6 novembre, j’ai eu l’opportunité de co-animer avec Jacques van Rijckevorsel – président du conseil d’administration des cliniques universitaires Saint-Luc et ancien membre du comité exécutif de Solvay– et Claude Verstraete – consultant en management stratégique et maître de conférences à l’UCL – , un atelier sur le thème « Engagements citoyens et solidaires dans l’entreprise ».

Parmi les thèmes discutés, celui du rôle des équipes dans une organisation, de la solidarité au sein de celles-ci et de l’engagement de la personne dans l’équipe furent beaucoup discutés.

Et ce, comme un écho au capitalisme paradoxant, un système qui rend fou, pour reprendre l’expression du livre récent de Fabienne Hanique et de Vincent de Gaulejac, qui fait souffrir les individus  –  l’explosion du nombre de burn-out en est l’illustration la plus marquante –. Paradoxal car, à travers des expressions comme « Je suis libre de travailler 24 heures sur 24 », le système entend valoriser des aspects complètement contradictoires.

Le sens profond de la réflexion sociétale qui émerge de plus en plus aujourd’hui est de faire évoluer le capitalisme – mais son évolution est-elle possible tant les paradigmes et les paradoxes qu’il véhicule sont profondément ancrés dans sa logique ?  –  vers un système où l’écologie des systèmes naturels et l’écologie humaine sont fondamentalement respectées. Cette question était déjà posée dans l’extrait du mois dernier https://micheldamar.wordpress.com/2016/11/13/lextrait-du-mois-novembre-2016/

Faire progresser l’écologie humaine dans les organisations demande de faire évoluer le rôle de l’équipe comme réceptacle de l’engagement des collaborateurs, mais aussi comme organe clé de mobilisation dans la réalisation des objectifs de l’organisation.

Pourquoi ?

En premier lieu parce qu’aucun conseil d’administration, aucun comité de direction ne peut à lui seul définir le sens d’un objectif, d’un projet : ils peuvent bien sûr donner la direction, en donner la justification, mais le sens profond, ce sont les équipes qui vont le dégager pour elles-mêmes en l’enrichissant de leur propre point de vue pour finalement en dégager le sens pour elles : le sens ne se commande pas, ce sont les acteurs qui y consacrent le temps nécessaire pour se l’approprier.

En deuxième lieu, parce qu’il n’est pas bon de laisser la personne seule dans son rapport avec l’organisation, incarnée par la direction. Cette solitude peut être constitutive de mal-être en fonction de l’attitude de cette direction.

La transformation d’une organisation demande de revisiter le duo autonomie-responsabilité dans le cadre de la valorisation des équipes et dans la promotion de la solidarité au sein de celles-ci.

La valorisation, le mot est presque toujours conjugué à la première personne du singulier : je valorise la qualité de ton travail, je récompense ta productivité, je mène avec toi des entretiens de fonctionnement, je t’évalue chaque année, je t’octroie un bonus financier, je sanctionne tes fautes.

Apprenons à conjuguer la valorisation à la première personne du pluriel : je valorise la qualité du travail du groupe, je récompense sa productivité, j’organise des entretiens de fonctionnement pour améliorer la qualité des échanges au sein de l’équipe et la discussion sur les erreurs dans une dynamique de progrès – et non de sanction –, si un bonus financier est octroyé, il l’est pour l’ensemble du groupe.

Cela signifie donc investir dans la formation pour créer les conditions afin que le groupe puisse fonctionner de la manière la plus efficace, c’est-à-dire structure sa manière de fonctionner, fasse l’apprentissage de la confrontation constructive, apprenne à arbitrer les conflits pour dégager les solutions qui permettent de mieux réaliser les objectifs, ait le courage de discuter des insuffisances dans le travail d’un ou plusieurs de ses membres, développe la capacité de répartir le bonus financier – quand il est octroyé pour le groupe – en tenant compte de ces insuffisances, apprenne à soutenir les membres du groupe qui ont des difficultés dans un esprit de solidarité et non de compétition. Cette formation doit aussi couvrir l’apprentissage du groupe pour évaluer son fonctionnement, éventuellement avec l’aide d’une expertise externe au groupe ou même à l’organisation ; et ce à l’image de l’évaluation externe du fonctionnement de certains conseils d’administration.

Dans cette dynamique de groupe, l’évaluation individuelle prend une dimension toute autre : elle est complémentaire à l’auto-évaluation du groupe et porte essentiellement sur les connaissances, compétences et savoir-être qui permette à la personne de jouer son rôle dans le groupe. Bien sûr, il y aura toujours des décisions qui sont dans la sphère de la responsabilité individuelle : je pense par exemple à la magistrature ou aux professions de la santé.

Les comités de direction devraient s’interroger sur ce qui les empêche d’aller dans cette direction.

Au plan politique, les évolutions décrétales dans l’enseignement valorisant le parcours à la carte de l’étudiant contiennent les germes de l’individualisme. Le témoignage de Marylène Pierret, directrice-présidente d’Henallux, paru dans L’Avenir du 14 novembre est illustratif : « Dans les hautes écoles, la notion de groupe disparaît car les étudiants ne vivent plus les mêmes choses au même moment et de la même manière. Or, c’est par la dynamique de groupe que l’on arrive à former chez nos futurs instituteurs, assistants sociaux ou infirmiers des compétences indispensables dans leur métier. »

Il ne faudrait pas que l’école accentue les individualismes mais au contraire développe les solidarités.

Cet article a été publié dans management, RH, société. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Pourquoi trop souvent valoriser la responsabilité individuelle ?

  1. Jacques van Rijckevorsel dit :

    Merci, Michel: très inspirant ! Bien à toi et à bientôt j’espère

    Jacques van Rijckevorsel 100 avenue des huit bonniers B1300 Wavre Belgium +32 10 606122 jacques.vanrijckevorsel@gmail.com

    >

  2. Merci Michel. Très bon.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.